Amour de transfert et distance thérapeutique

Laurent CANTONNET

Psychologue — CH VALVERT — MARSEILLE

La clinique de la vie amoureuse quotidienne nous enseigne qu’une grande part des plaintes névrotiques peut se condenser autour de l’assertion suivante : “les amoureux sont comme deux acteurs sur la même scène mais ne jouant pas la même pièce”. Freud écrivait en 1915 que «rien de permet de dénier à l’amour de transfert son caractère d’amour véritable». Cette homogénie entre l’amour et le transfert nous permet de nous accompagner dans nos relations soignantes, nous enseigner quelques bribes sur cette fameuse «relation soignant soigné», relation d’aide, relation thérapeutique tant décrite, décortiquée, enseignée en Institut de formation d’infirmiers, d’aide-soignants et d’autres professionnels du soin. A côté d’une approche normée de l’ingénierie relationnelle, nous proposons une approche clinique de cette relation si particulière à tous les métiers du soin, de l’accompagnement médico-social, social ou judiciaire. Le point commun à ces professions étant que l’objet de leur travail étant l’humain, la relation «professionnel/usager» est un des outils fondamentaux de leurs missions.

Le bricoleur et l’ingénieur

L’argument des journées 2018 de l’AFREPSHA précise cette distinction entre bricolage et ingénierie proposée par Claude Lévi-Strauss. La caisse à outils conceptuelle dont tout soignant dispose pour aller à la rencontre de ses patients peut contenir des objets hétéroclites : des neufs, des anciens, chacun étant utile et utilisable à l’envi, en improvisant leur choix en fonction des situations singulières.
Cette promotion du «bricolage» vient en opposition à une ingénierie relationnelle : là où l’une laisse place à la surprise, à la créativité et à la découverte, l’autre normalise, écrase toute crête, polit et lisse les affects afin de normaliser la rencontre humaine dans un souci de prétendue efficacité et surtout de rentabilité.
La relation du soignant à celui qui demande ou nécessite ses soins est une rencontre toujours inédite. Bien que le savoir psychopathologique nous aide à réduire l’étrangeté de la folie – et par-là à s’en approcher un peu plus afin d’accompagner le patient à faire parfois un pas de côté et moins souffrir de ses maux-, la relation qui se crée à partir de cette rencontre et lors de cet accompagnement sur le chemin d’une hospitalisation ou d’un suivi, est toujours singulière. Oublier ce que l’on sait, afin de se permettre de découvrir l’autre, est le prérequis nécessaire à toute possibilité de respect de l’altérité et de la subjectivité de l’autre. Si la rencontre clinique avec un patient n’est pas une surprise à chaque fois renouvelée, le soin est alors réduit à une mise en grille d’une sémiologie objective et stérile. Il n’est jamais inutile de se rappeler «Le malade et sa maladie» de CANGUILHEM dans le climat actuel d’une normalisation du soin.

Humus

Les déterminants de cette relation si singulière ne sont pas déclinables, mesurables, et parfois même ne sont pas visibles de l’extérieur. Cet invisible du quotidien d’un service de psychiatrie (un sourire, une salutation, une attention, un réconfort, une écoute) fait le terreau fertile d’une éventuelle relation soignante rendant possible la suite. La fonction de ces petits riens qui font de grandes œuvres, OURY nous proposait de la formaliser par la «fonction de l’humus» : l’humus étant dans une forêt, la somme des petits déchets, sans valeur propre en dehors du système auquel ils appartiennent, invisibles de loin et pourtant nécessaires au développement du reste, de tout ce qui se voit et se mesure (du plus petit arbre au plus majestueux). Cette métaphore de la forêt formalisant le système institutionnel en psychiatrie nous permet de rendre ses lettres de noblesse à tout le travail des soignants invisible aux yeux des comptables. Il y a quinze ans lors de ces journées de l’AFREPSHA, une équipe d’ASH était venue témoigner de leur fonction de «récolte de poussières et de larmes». Dans nos services, quel que soit son statut professionnel, chaque agent participe, par sa présence et les relations qu’il entretient avec les patients, à la fonction thérapeutique de l’institution. Il n’y a pas de hiérarchie fonctionnelle dans dans l’édifice de l’institution psychiatrique : chacun y apporte sa pierre, à partir de sa fonction. La distinction Fonction/Statut est d’une pertinence quotidienne : «Ceux qui se prennent pour leur statut sont encore plus fous que les fous» aimait rappeler OURY. Nous proposons ici de nous focaliser sur les mouvements affectifs produits par la rencontre avec nos patients en les considérant comme un humus essentiel à toute fonction thérapeutique.

La prétendue distance thérapeutique

Une expérience de plusieurs années d’analyse des pratiques auprès d’infirmiers en formation nous a enseigné que les novices en la matière se prenaient de plein fouet des mouvements émotionnels et affectifs, sans avoir encore à l’esprit que ces ressentis, ces étonnements, larmes ou chagrins n’étaient pas à cacher ou à dénier. Sous couvert d’une distance thérapeutique, dont ils ont souvent entendu le nom sans jamais y avoir été encore formés, la première réaction est souvent de s’en défendre : «j’ai pleuré en rentrant chez moi après le stage, je dois m’endurcir, car je sais que c’est pas professionnel». Nous constatons que pour certains jeunes professionnels, la «distance thérapeutique» est entendue comme «anesthésie affective».

L’amour de transfert est un «amour véritable»

Pour évoquer ce lien singulier entre un soignant et un patient, nous ne pouvons faire l’économie d’aller voir du côté de la théorie du transfert. Il est remarquable que l’évolution du concept de transfert suive l’évolution qu’un soignant peut éprouver dans sa pratique dans son positionnement relationnel. Comme le jeune diplômé, pour qui les affects éprouvés dans sa rencontre aux patients viennent faire obstacle à ce qu’il pense être l’attitude du «bon professionnel », le transfert a d’abord été considéré comme un obstacle thérapeutique avant d’en devenir le ressort.
L’un des textes fondateurs du concept de transfert est «Observations sur l’amour de transfert» en 1915. Nous y trouvons de précieux conseils adressés aux jeunes praticiens : les mouvements affectifs ou sentimentaux produits par la relation soignante ne sont pas à écarter mais à inclure dans cette relation afin de la pousser vers un objectif thérapeutique. Freud découvre alors que l’amour est un véritable outil de travail. Cependant, il précise que cet amour est à manier avec les mêmes précautions que s’il s’agissait d’explosifs. En somme, accueillons ces mouvements transférentiels mais attention, ça peut vous exploser à la figure à tout instant ! Enfin, le dernier conseil freudien à tous ces jeunes praticiens, qui est d’une actualité surprenante, est bien entendu ne pas considérer ces affects comme adressés à la propre personne du thérapeute : l’amour de transfert est un amour in vitro, un amour de laboratoire, créé de toute pièce par le dispositif thérapeutique. Il ne faut pas y croire.

Puzzle théorique sur la nature de l’amour

Cette conception de l’amour de transfert est congruente avec les hypothèses théoriques sur la nature de l’amour. Freud fait l’hypothèse qu’on aime soit celui qui nous ressemble (choix d’objet narcissique), soit celui qui nourrit ou protège (choix d’objet par étayage). Lacan poursuivra l’étude du Transfert et donc de l’amour : son apport majeur sera le rapport au savoir que nous pourrions résumer ainsi : «Celui à qui je suppose un savoir, je l’aime». C’est chez Lacan l’invention du célèbre «Sujet Supposé Savoir». Ce savoir supposé au thérapeute a pour objet des connaissances théoriques, médicales, la cause des maux du patient, voire de ses pensées ou désirs. S’en suivront toute une succession d’apports théoriques sur le lien amoureux dont nous ne pouvons ici faire le puzzle2. Ce puzzle psychanalytique d’une approche de l’amour ne permet pas d’en dégager une théorie générale : comme le discours amoureux selon Roland BARTHES, l’amour ne peut être abordé que par fragments.

La relation soignante comme bricolage d’amours de transfert

Il en va de même pour une approche de la relation soignant soigné : ce ne sont que des fragments de rencontres cliniques qui nous permettent de créer, de façonner notre propre approche, notre propre distance avec chacun de nos patients. Nous défendons une dimension singulière de la relation thérapeutique, une approche subjective dans un contexte actuel qui pousse à la normalisation d’une ingénierie relationnelle. Il n’y a pas de règle en la matière si ce n’est de ne pas être victime de l’explosion toujours risquée de la nitroglycérine transférentielle. Ne craignons pas nos élans émotionnels, ne nous sentons pas dérangés par ceux de nos collègues dans l’équipe : le paratonnerre  réside selon nous dans l’espace institutionnel qui fait que nous ne sommes pas seul dans la relation mais bien un élément d’une constellation transférentielle. De plus, la supervision d’équipe, l’analyse des pratiques professionnelles demeurent l’outil indispensable à toute relation thérapeutique : c’est la possibilité de pouvoir parler après-coup de l’effet que la rencontre avec nos patients a pu avoir sur nous, de nos coups de cœur ou coups de blues.
Le postulat psychanalytique est que la pathologie nous enseigne sur les processus plus généraux de l’âme. L’étude du transfert nous a enseigné sur l’amour : le savoir supposé à l’analyste, au soignant, au professionnel, un savoir sur son désir, sur sa pathologie, sur ses remèdes, cette attente du patient, attente de réponses, de soulagement, créent le ressort, le moteur des mouvements affectifs qui sont à l’œuvre dans la relation thérapeutique. Cependant, tout ceci est à manier avec précaution car le savoir est du côté du patient, pas du nôtre, c’est ce qui va orienter notre pratique, notre écoute, notre accueil de son discours. En ne cessant pas de bricoler à chaque fois, à chaque nouveau patient, nous gardons cette créativité au cas par cas afin de ne pas tomber dans l’ingénierie de la distance thérapeutique. Par le bricolage d’une relation singulière, nous gardons la capacité à nous émouvoir devant l’histoire de chacun de nos patients : en le considérant pour ce qu’il est intimement, en étant curieux de son histoire personnelle, de sa singularité… Délesté de tout préjugé sur ce dont il souffre et sur notre prétendue distance, nous pouvons alors l’aimer pour ce qu’il est.