1001 Nuances de soins : Tenue Exigée

Équipe de secteur du Provence CHBD Laragne

Intervention Dr Anéïla. LEFORT , Frédéric LENFANT

Dr A. LEFORT

Durant le mois de Février, nous décidons d’utiliser l’espace de travail de la réunion clinique du Mercredi après-midi au Provence, pour préparer, en équipe, notre intervention.

Il est question d’Accueil, de disponibilité, de rencontres, de rituels, de protocoles, de circulation, de portage, de créations, de juste au corps, de tenue ajustée, de petites mains à l’ouvrage… bref de Soins de Haute Couture.

Le titre de notre intervention s’impose rapidement. « 1001 nuances de soins ».

Il est question d’inventions, chacun depuis sa place et dans son style, au service du maillage de l’ensemble.

Rapidement la prise en charge d’Olivier vient se faufiler dans nos pensées : deux mois de travail acharné, de relèves houleuses, de nuits tourmentées, de moments sur le fil…

« Mille et une nuances de soins » pour broder les rencontres quotidiennes avec Olivier, pour border nos déferlements.

Pour et par Olivier, il nous fallait rester vivants dans un contexte particulièrement contraint : sa symptomatologie explosive, imprévisible, labile, son histoire personnelle, institutionnelle, la nécessité de son isolement dans sa chambre, nos représentations. Nous avions à transformer un patchwork de contraintes en une étoffe bigarrée.

Comment rester nuancé, distingué quand l’impression qui a lieu dans la rencontre n’est qu’amalgame et confusion ?

Les infirmiers ont préféré que je voie Olivier dans sa chambre. Nous frappons à sa porte. C’est Daniel, Laurent et le Dr LEFORT. Le rituel habituel : le prêt-à-porter, le prêt-à-entrer, le prêt-à-rencontrer

Je marche juchée sur mes talons aiguille. L’espace est exigu. Le matelas est par terre, contre le mur. Les couvertures sont en désordre laissant entrevoir le plastique froid. L’odeur de renfermé me saisit. Pourtant, l’une des fenêtres est ouverte sur l’extérieur alors que les volets de l’autre sont fermés laissant entrevoir l’horloge qu’en commun nous avons commandée pour scander son temps. Je croise les yeux noirs et ronds d’Olivier, son regard tout à la fois perçant et frêle.

Il saisit alors l’oreiller qu’il place sur le matelas m’invitant à m’asseoir à ses côtés. Il prend la précaution d’y placer un coin de drap pour m’éviter le contact du plastique.

Daniel se place dos au mur, du côté droit. Il est à la fois amusé de nos postures et prêt à bondir. Laurent, lui, se place en face, attentif dans son attitude d’apparence nonchalante.

Olivier prend la parole : « Vous êtes comme un moineau sur une branche Mme LEFORT, montrant de sa main l’aiguille de mes talons ».

Nous sommes tous deux en déséquilibre sur ce matelas, seule position possible à notre rencontre. Laisser à l’intérieur de soi cet espace insoupçonné du hasard et de l’inattendu qui se révéleront

tissu d’une pensée créatrice. Point de feston versus point de capiton. Dentelle versus guipure… Qui de nous deux est l’oisillon dans le nid ?

D’autant que Marie-Ange, l’A.S.H. vient de rentrer avec le plateau qu’elle dépose minutieusement par terre. Olivier l’invective, exige un supplément de pain, des cigarettes, du sucre… Je demande à Olivier de se recentrer. Je me rappelle les mots de Marie-Maud en réunion « Olivier a besoin de réassurance, d’explications courtes et simples ».

Il prend fébrilement les couverts pour mélanger la purée et la viande qu’il engloutit en quelques secondes.

Difficile de se poser. J’ai moi-même l’impression d’être moulinée, ingurgitée.

Mais Laurent reprend l’initiative, il s’approche d’Olivier pour rompre un morceau de pain et réorganiser la configuration du plateau. Daniel lui ouvre le placard pour sortir une cigarette qu’Olivier pourra fumer en fin du repas. Je me ressaisis, Olivier se reprend et dit : « Je suis plusieurs personnalités en même temps », « Je ne suis pas une personne à part entière et je ne peux pas parler de personne à personne ».

La partition est ainsi orchestrée entre nous, comme une chorégraphie tout à la fois préparée et inventée à mesure.

Etre là, ensemble à Olivier, être dans une cohésion au plus juste, cintrer le costume de nos familiarités, faire parler nos singularités dans cette symptomatologie qui n’est qu’indistinction et amalgame, vulnérabilités et angoisses, projections et porosité…

Combien de kilomètres de relèves, de réunions, de moments interstitiels, de pelotes de cousu main il nous aura fallu pour penser ce soin ?

C’est à ce moment que l’ajout au titre de notre intervention s’impose « 1001 nuances de soins » mais sous couvert de « TENUE ». Comment avions nous réussi à mettre un certain ordre dans l’impensable, l’insupportable ? L’insupportable du corps, de la situation vécue, de l’absence d’intime, l’indicible richesse de nos métiers, l’insupportable fragilité de NOS êtres…

  • Tenue exigée : celle d’Olivier, la tenue hospitalière.
  • Comment tenir ce paradoxe de soins qui nous oblige à fermer la porte, à réduire la capacité d’aller et venir d’Olivier alors que nous souhaitons au plus profond pour lui qu’il reste un être libre.
  • Comment contenir en nous cette impatience qu’il aille mieux alors que nos temporalités existentielles respectives sont si différentes ?
  • Tenir à rester libre en revendiquant avec force l’initiative du soin et du lien à l’autre au sein de l’étreinte des obligations administratives.
  • Tenir ensemble à ce cousu-main d’un commun partagé, façonné au fil de nos échanges.
  • 1001 nuances, 1001 tonalités, 1001 étoffes de soins pour Olivier, mais exigence de TENUE au sein du Collectif…

Les émotions sont intenses et ne sont pas isolées.

Pour tous, la souffrance est grande lorsque la clé tourne dans la serrure. Car priver quelqu’un de sa liberté n’est jamais un acte anodin, fut-il complètement fou…

Quand la porte est fermée, l’image de souffrance du patient devient souffrance pour le soignant. Et cette souffrance du soignant est-elle le prix à payer du travail en psychiatrie, lorsque la personne n’est plus en capacité de se soigner ?

Cette ouverture à la folie de l’autre nous fait faire des cauchemars.

Son arrivée est vécue comme un coup de maillet, retentissant et faisant écho à l’histoire commune entre lui et nous.

Cette histoire est violente et nous rappelle que toute rencontre est un événement, comportant bien heureusement une part d’imprévu… Et cette impossibilité de prévoir la rencontre amène à la méfiance, peut-être à la peur.

Au doute, à la crainte, peut-être au fantasme du passage à l’acte car Il l’a déjà fait.

Son impulsivité amène de l’incompréhension. Personne n’arrive à l’attraper. Chacun se sent démuni face à ce besoin de sécurisation amenant à fermer une chambre à clé.

Vient le temps de la relève. Moment sacré s’il en est. Sacré moment aussi… Les affects singuliers sont déposés. Désaccords, contradiction, antagonisme… Les échanges peuvent être vifs. Chacun y parle selon ses valeurs, selon ses idées. Mais personne ne sait. Chacun se sait ignorant. Alors nous nous interrogeons.

  • Et merde, pourquoi il est encore enfermé ? s’écrit Georges
  • Je le trouve encore instable, très désorganisé, très délirant dit Monique
  • Mais l’enfermement est contre-productif ! s’exclame Pierrette
  • Il en a besoin, il nous le dit !!!! répond Abigaël

Nous pourrions entendre à travers cet échange une mésentente forte entre les professionnels.
Sommes-nous devant cet éternel dilemme de la sécurité contre la liberté ? Les systèmes de valeur, singuliers à chacun, nous mettent-ils en conflit devant cette prise en charge difficile ?
Les interactions interpersonnelles font surgir des antagonismes qui semblent insolubles. Les émotions sont fortes, et teintent fortement les discours.
Certaines choses font consensus malgré tout : il nous faut une prescription selon le protocole 130.003 de maintien du patient dans sa chambre fermée.
Ce protocole rappelle, il faut le souligner, que « Le maintien du patient dans sa chambre fermée est une mesure exceptionnelle qui constitue “un processus de soins complexe justifié par une situation clinique initiale et se prolongeant jusqu’à l’obtention d’un résultat clinique ” ».
Il s’agit bien d’un processus de soin complexe : le moindre acte soignant auprès de ce patient renvoie à un tout et contient ce tout. J’appelle TOUT la folie du patient qui est dissocié au plus haut point, délirant, impulsif, peut-être agressif, en tout cas il est englué dans une folie dont il ne parvient pas à s’échapper seul.
Alors les professionnels s’équipent pour faire une plongée en grande profondeur, pour entrer en relation avec lui. Ils s’équipent les uns les autres.
Si les désaccords règnent, l’intention est commune : nous devons l’aider ! Si la cohésion est importante, c’est de cohérence dont nous avons besoin.
La cohésion de l’équipe est ébranlée dans ces moments. Heureusement ! oserai-je dire. Car quand tout le monde pense la même chose, c’est que personne ne pense beaucoup.
C’est ce que nous entendons à chaque relève : les pensées sont divergentes, les idées sont différentes, les points de vue se confrontent… Mais l’intention est identique pour tous, faire qu’il aille mieux.
Pour cela, il existe un élément préalable à la discussion : la confiance. Savoir que chacun peut compter sur tous et compter pour tous. La parole de chaque professionnel est importante, et personne ne sait mieux qu’un autre comment faire. Et heureusement, si un seul s’érige en détenteur du savoir, en expert, en sachant, alors il ne sert plus à rien de discuter.
Reprenons le dialogue :

  • Et merde, vous l’avez encore isolé ? Il n’en n’a pas besoin, il faut le sortir s’exclame Georges,
  • Il est encore trop dissocié pour sortir dit alors Abigaël, infirmière expérimentée dont les connaissances lui assurent une position de « pilier d’équipe » auprès d’infirmiers plus jeunes…
  • Tu crois, OK…
  • Fin de la discussion.

Ici la pensée s’impose, dogmatique, ne laissant pas de place pour l’élaboration commune.
Mais ce n’est pas tout à fait ce qu’il se passe. Ils sont en désaccords, et ont conscience que l’enjeu n’est pas leur place dans l’équipe, n’est pas leur identité de soignant, mais le soin à l’autre, enfermé dans sa souffrance dont ils veulent l’extirper.
Les avis sont divergents et remis en cause, mais il est deux choses que personne ne discute, c’est l’émotion vécue, cette part individuelle et singulière qui fait la différence. Et une fois l’émotion verbalisée, alors la discussion peut commencer.
La deuxième chose, c’est la valeur de cette personne que nous tentons de soigner. Certains diraient la dignité aussi. Qu’importe les mots et les concepts. En parlant d’elle, nous reconnaissons le patient comme un autre capable de dire « JE ». Elle n’est pas un numéro IPP entrant dans le protocole de maintien en chambre fermée. Même s’il faut tenir le protocole, garant d’un minimum de cadre, cadre rappelant l’importance de la cohérence.
Mais aussi protocole qui, si nous allons dans l’esprit de la lettre, nous demande de garantir le respect de la dignité de la personne.
Mais ça reste un protocole, qui ne suffit pas à garantir le sentiment de sécurité dans l’équipe.
En partant du protocole, pendant les relèves, qui prennent du temps, pendant ce temps que nous investissons dans la réflexion, l’équipe soignante élabore, pense, se dispute, et il en sort des idées. Parfois mauvaises, parfois bonnes, comment savoir ?
En tout cas il en sort des idées qui prennent en compte l’individu souffrant. Des idées qui conjuguent la souffrance du patient et celles de ces professionnels qui ne savent plus comment faire avec ces questions singulières du sentiment de sécurité, du sentiment du travail bien fait, du sentiment du travail accompli dans les règles d’un art non codifié, celui de cette équipe qui aime les patients d’un amour fraternel que les grecs ont nommé Agapè.
Je ne peux résister à l’envie de vous donner un petit morceau d’un poème d’Antoine Houdar de la Motte, « les amis trop d’accord »
C’est un grand agrément que la diversité.
Nous sommes bien comme nous sommes.
Donnez le même esprit aux hommes ;
Vous ôtez tout le sel de la société.
L’ennui naquit un jour de l’uniformité.

La devise de notre démocratie est « liberté, égalité, fraternité ». Liberté de parole, égalité dans la dignité, fraternité car chacun est reconnu dans son humanité.